Gabrielle a 15 ans. Pour aller au lycée, elle passe par le jardin du Luxembourg. Elle ne prend jamais l'allée principale mais une allée parallèlle. Elle passe devant une grande pelouse parfaitement entretenue, avec une statue d'ange au milieu, et de jolies ombres lorsqu'il y a du soleil.

Souvent, en marchant, Gabrielle se raconte des histoires. Des histoires d'amour où elle est la principale héroïne. Des histoires qui se terminent parfois bien, parfois mal, mais qui sont toujours fortes. D'un jour sur l'autre, elle se raconte le même récit. Elle le continue ou bien se répète des scènes qu'elle enrichit de nouveaux détails. Quand elle pense être arrivée au bout, elle se raconte autre chose, une nouvelle rencontre, avec un autre garçon.

Ces rêves éveillés n'existent pas seulement pendant ses trajets sous les arbres du Luxembourg. Mais c'est à ce moment là qu'ils sont le plus réels. Ils suivent le rythme de ses pas. Elle marche avec eux.

De vraies rencontres amoureuses, il lui arrive d'en avoir. Mais elles sont toujours décevantes.

 

Gabrielle a 45 ans. Pour revenir de son travail, elle marche dans le quartier de la Défense. Elle n'habite pas loin. Ce qu'elle aime le plus, c'est marcher dans la nuit, sur les dalles désertées à l'heure où elle quitte son bureau, avec ses talons qui martellent le sol. Elle regarde toutes ces fenêtres encore allumées. On dirait que les lumières montent vers le ciel.

Gabrielle a besoin de ces moments pour évacuer le stress de la journée. Elle aime son travail, les responsablités qu'elle a, prendre des décisions, être dans l'action en permanence.Mais elle travaille beaucoup trop, elle le sait.

Elle ne se raconte plus d'histoires ou alors très ponctuellement et brièvement. Comme tout le monde pense-t-elle. Pourtant, elle aimerait bien y arriver encore. Elle n'a pas oublié l'adolescente qu'elle était et le bien que cela lui faisait. Maintenant, dès qu'elle n'est pas occupée à quelque chose, elle ressent un vide intérieur. Elle voudrait réussir à le peupler d'amours imaginaires et magnifiés. Plus beaux encore que tous ceux qu'elle a connus.

Pourtant, elle sait à quoi les histoires lui étaient utiles quand elle avait 15 ans. Elle luttait contre la dépression. Il suffit qu'elle se revoit traversant le Luxembourg pour revivre cette lutte. Et pourtant, à l'époque, elle n'en avait pas conscience. Elle n'avait pas conscience non plus de la perversité de ses parents. Elle ne pouvait pas mettre de mots sur ses ressentis.

 

Un soir, alors qu'elle marche au milieu des tours de la Défense, Gabrielle se sent particulièrement fatiguée. Elle passe, comme à chaque fois, devant une statue gigantesque qui porte des ailes dans le dos. Et, ce jour là, elle pense au titre d'un film. La vie rêvée des anges.