Marianne est au parc, assise sur un banc. Elle avait vraiment besoin de sortir de chez elle. Elle se sentait trop mal. Son mari avait dépassé les limites du supportable.

Il n’y a presque personne en ce dimanche matin. Il faut dire qu’il est tôt. Elle regarde les fleurs, la pièce d’eau, les arbres, et elle se laisse aller à la rêverie. C'est facile dans un si joli cadre.

Elle est apaisée maintenant.

Soudain, un enfant arrive et s’assoit à côté d’elle sur le banc. Elle n’arrive pas à reconnaître s’il s’agit d’un garçon ou d’une fille. L’enfant est l’un et l’autre. Et puis, il y a quelque chose qui émane de lui. Une force. Un mystère. Une lumière.

L’enfant commence à lui parler.

— Vous rêviez ?

— Oui, un peu

— C’est important les rêves.

Et puis il dit qu’il est un ange. Elle ne s’en étonne pas. Il dit qu’il peut réaliser ses vœux. Il lui touche le bras en disant cela. Elle se sent en confiance. Elle dit :

— Je voudrais que mon mari disparaisse.

— Qu’il meure ?

— Non, surtout pas. Malgré tout ce qu’il me fait endurer. Malgré les douleurs. Malgré … je ne veux pas en parler … non, je veux juste qu’il disparaisse, comme s’il n’avait jamais existé. Mais seulement lui. Le reste doit rester pareil, les enfants doivent toujours être là. Vous comprenez, il me rend tellement malheureuse. Il me … je n’arrive même pas à le formuler, même devant vous. Je vis un enfer.

Et l’ange disparaît alors.

Marianne pense qu'elle lui a fait peur avec ses malheurs. Elle se rend compte qu'elle s'est mise à parler plus fort et plus rapidement. L'émotion était dans sa voix, elle était presque au bord des larmes. Elle aurait dû rester plus calme. L'ange l'aurait peut-être aidée.

 

Elle quitte alors le banc, sors du parc, arrive chez elle. En entrant dans son appartement, elle est frappée par la sérénité du salon. Les meubles sont les mêmes mais, au mur, il y a d'autres tableaux ou photos. Il y a un joli tapis sous la table basse, un tapis qu'elle n'avait encore jamais vu. Un Kilim. La télévision est plus petite.

Marianne s'assoit alors sur son canapé. Elle demande « Il y a quelqu'un ? » Personne ne lui répond. Elle reste un moment à observer son nouvel intérieur. Elle a compris que son souhait a été réalisé, mais tout, à coup, elle se met à avoir peur. « Et mes enfants ? ». Elle se lève, va dans la cuisine, regarde les photos sur la porte du frigidaire. Elle respire. Elle voit Vanessa et Loïc, à des âges différents, dans des lieux différents, mais toujours souriants. Sur certains clichés, elle est là, elle aussi. Mais son mari n'est sur aucun d'entre eux.

Elle visite alors les autres pièces. Les chambres de ses enfants sont presque les mêmes, avec un peu plus de désordre. Pas trop, juste ce qu'il faut. Les affichages au mur sont différents, plus personnels.

Dans sa propre chambre, Marianne remarque tout de suite qu'il y a moins de livres dans la bibliothèque. Elle s'approche. Il n'y a plus que les siens. Elle ouvre les tiroirs, les placards. Les affaires de son mari ont toutes disparues. Elle s'assoit sur son lit et soupire de soulagement.

Les jours avancent. La vie suit son cours, sans lui, sans drame, sans larmes. Personne ne s'étonne de sa disparition. C’est comme s’il n’avait jamais existé. Il n’y a qu’elle pour se souvenir, pour goûter pleinement ce nouveau bonheur...

 

— Mon ballon !

L’enfant est là, devant elle. Le ballon a roulé derrière le banc. L’enfant a un visage d’ange mais elle sait qu’il ne pourra rien pour elle. Ni lui ni personne. Il va falloir qu’elle se prenne en main, qu’elle affronte le divorce, qu’elle parle de ce qu’elle endure, qu’elle admette être une victime, qu’elle ose, qu’elle s’engage. Une disparition aurait été tellement plus simple.