Samedi 21 mars. Sophie est au parc, assise dans l’herbe. Elle ne fait rien, elle profite de cette journée. Déjà, la semaine dernière, il a fait un temps superbe. A chaque fois que l’on sort de l’hiver, elle s’étonne d’être aussi heureuse. Elle est de bonne humeur, elle a envie de prendre la vie comme elle vient. Elle se dit que c’est bête d’être aussi sensible au temps qu’il fait.

 

Devant elle, il y a le bassin avec les jets d’eau. Ce n’est pas Versailles mais c’est tout aussi agréable. Elle aime le bruit de l'eau qui étouffe celui des voitures, celles qui passent sur les quais de Seine, juste en bas du parc. C'est comme s’il y avait deux mondes parallèles qui se voyaient mais qui s’ignoraient. Elle regarde rarement les voitures. Elle regarde la façon dont l'eau retombe. Elle regarde les gens tout autour.

 

Il y a un homme qui joue au foot avec ses deux enfants, un garçon et une fille, peut-être 8 ans pour le garçon et 5 ou 6 ans pour la fille. L'âge de ses enfants à elle. Lui aussi doit avoir le même âge qu'elle ou à peu près. Une quarantaine. Ce qu'elle arrive à voir de son visage lui paraît doux, posé, sûr de lui sans exagération. C'est drôle quand même de se dire qu'un visage est sûr de lui. Quoique son corps aussi. Il s'en dégage quelque chose en tout cas. Un peu massif, un tout petit peu. Pas gros, pas du tout, juste un peu imposant, mais ça ne la gêne pas. Et puis il a l’air d’être un bon père.

 

Sophie sait qu’elle ne doit pas le regarder trop longtemps, sinon il va s’en apercevoir. Alors elle pose ses yeux ailleurs, vers le ciel, vers la cime des arbres. Elle voit un oiseau. Un ventre blanc et le reste noir. Une hirondelle ? Elle n’est pas sûre, elle ne connaît pas bien les oiseaux. Elle pense qu’il y a une expression comme ça, une hirondelle ne fait pas le printemps et c’est drôle parce que, justement, on est le premier jour du printemps et puis qu’est-ce qu’on est bien…

 

Elle regarde l’homme encore. Il continue à jouer. Il est totalement dans le jeu. Ses enfants ont l'air heureux. Image d’Epinal ? Il faut croire que cela existe des hommes comme ça. Elle, elle n’a pas eu de chance, c’est tout.

 

En jouant, l’homme se rapproche un peu de l’endroit où elle se trouve. Alors, elle sort ses lunettes noires. Comme ça, elle pourra le mater à loisir. Elle trouve qu'il sonne bizarrement ce mot. Elle se le répète dans sa tête. Mater … mater … mater. Elle le trouve de plus en plus étrange. Elle se demande si elle réagit comme un homme.

 

Elle se dit qu’il est peut-être divorcé. Elle se met à imaginer une rencontre avec lui et puis, petit à petit, une vie ensemble. De toute façon, elle sait que c’est un jeu. Elle est là, au parc, c’est le printemps, le vrai. Elle est bien et elle se laisse aller à la rêverie. Rien de plus.

 

— Tiens, on se met là.

La voix de l'homme l'a sortie de ses pensées. Il est venu sur la pelouse avec la petite fille. Ils s'installent juste à côté d'elle. Le garçon est ailleurs. Sophie a été surprise. Elle se rend compte qu'elle les avaient oubliés. Elle était dans son rêve et avait fini par ne plus les regarder, elle ne sait plus à quel moment. Elle essaie de s'en souvenir. En vain. Elle se dit que c'est drôle la façon dont la pensée mène sa petite vie parfois, de façon libre, indépendante de vous.

 

— Papa, combien je peux inviter combien d’enfants alors ?

Sophie s'arrête de réfléchir, elle se concentre sur la conversation du père et de la fille.

— Ce que je t'ai déjà dit. Dix. Je sais que tu voudrais inviter toute ta classe mais ce n'est pas possible. Tu comprends bien

— Non, je comprends pas.

L'homme rit.

— Remarque c'est normal, tu es une petite fille. Tu ne peux pas tout comprendre.

— Je suis en grande section.

— Oui, c'est vrai ma chérie, tu es une grande.

— Et Félix, je peux l’inviter ?

— Je t’ai déjà dit non.

— S’il te plaît…papa.

— Non, ma chérie, je suis désolée. Ta maman pense comme moi.

— C'est parce qu'il est marron que vous voulez pas ?

L'homme sourit.

— Oui, tu es une grande. Très grande même. En grande section, on est très grande. Mais il y a encore des choses difficiles à comprendre à ton âge.

— C'est parce qu'il est marron ?

— Ecoute ma chérie, on va en reparler tous les trois, toi, maman et moi.

— Ce sera oui ?

— On va en reparler.

La petite fille se met à pleurer. En silence. Juste une larme. Son père l'enlace.

— Mais non … il ne faut pas pleurer. Tu fais confiance à ton papa comme tu lui as toujours fait confiance ?

— Oui

— Oui sûr ?

— Oui sûr.

Félix ce sera une autre fois … peut-être …

 

Sophie n'a plus du tout envie de rester. Elle se lève et va vers le haut du parc, là où l'on a une vue sur Paris. On peut même voir la Tour Eiffel, surtout la nuit, quand elle est éclairée. Elle monte les marches et regarde vers le ciel. L'hirondelle est encore là.