L’émission sur la souffrance au travail avait trois T sur Télérama. Sophie s’était demandé si elle allait la regarder. Le sujet la touchait trop. Finalement, à 20 heures 35, elle alluma la trois. Cela commençait à l’hôpital, dans le bureau d’un médecin. Puis l’émission continuait dans un tribunal de Prud’hommes. Cinq caissières en procès, chacune à leur tour, à des jours différents, pas de possibilités de se présenter à plusieurs, de faire corps, de se battre ensemble. En face, il y avait la gérante du supermarché. Sophie détesta tout de suite cette femme. Quelle arrogance ! Et son avocat qui en rajoutait ! En plus, physiquement, elle ressemblait à Caroline Magne, sa patronne. Sophie n’avait plus envie de regarder, cela la renvoyait à son propre vécu. Elle changea de chaine. Sur M6, il y avait un film. Une forêt, la nuit, avec une femme en robe longue (une princesse ?). Elle marchait rapidement. On entendait son souffle haletant.

Son fils arriva dans la pièce.

— Ah super ! Tu as changé !

— Oui, mais ce n’est pas pour toi. Regarde, c’est déconseillé aux moins de 10 ans.

— J’ai 10 ans !

— Tout juste, et il est tard.

— C’est les vacances … juste dix minutes …

— Pas plus, demain tu te lèves pour aller au centre.

— Promis.

La femme en robe longue continuait à avancer. La forêt était vraiment sombre. Il y avait des bruits bizarres. Elle se retournait, levait la tête, marchait encore plus vite. Une chouette passa au-dessus d’elle. Elle se mit à courir. Tout à coup, un clown surgit de derrière un arbre. La princesse se mit à crier.

Son fils aussi.

Sophie éteignit la télévision.

— Tu vois … Allez, va te coucher. Moi aussi je vais aller dormir. Je suis crevée.

 

C’était une erreur. Ce n’est pas en se couchant plus tôt que l’on vainc l’insomnie. Au contraire. L’ambiance du bureau ne la quittait pas. Elle repensait à ses erreurs, au document qu’elle avait rendu ce jour là à Monsieur Dean. Elle avait fait n’importe quoi encore, son travail n’avait pas été rigoureux, elle n’avait pas argumenté comme il le fallait. Elle ne s’était même pas relue. Elle avait sûrement laissé des fautes d’orthographes, ce qu’il détestait. Mais elle avait encore eu mille petites choses à faire dans la journée, elle avait été dérangée, elle avait oublié le rapport. Et puis rien n’allait en ce moment. Elle était trop fatiguée. A force de ne pas dormir, elle n’arrivait pas à faire son travail correctement. Sûr que demain elle serait convoquée dans le bureau de Caroline. Il faudrait supporter son air froid et réprobateur. Jamais contente cette femme ! Sophie voulait se battre, y arriver, dormir, bien travailler. Mais elle s’épuisait, elle ne s’en rendait pas compte.

Tout à coup elle entendit un cri qui venait de la chambre de son fils. Elle s’y précipita.

— Le clown ! Le clown ! Dans l’armoire !

— Mais non … calme toi, tu as fait un cauchemar.

— Reste, j’ai trop peur.

Elle s’assit au bout du lit avec un oreiller derrière la tête. Elle resta un moment, ne pensa plus vraiment à son travail, revit le film. Elle se dit que, dans la vie, on a tous son clown à supporter. Même lorsque l’on est une princesse. Elle sentit alors ses yeux se fermer. Elle retourna dans son lit et s’endormit.