Valérie était assise sur un banc, face à la mer. Elle lisait. « Ma mère », le dernier Pierre Masson. Elle était absorbée par sa lecture et elle ne bougea pas quand quelqu’un vint s’asseoir à côté d’elle.

— Hum, hum…

Alors elle se retourna et vit un homme d’à peu près son âge, plutôt élégant, plutôt beau.

— Vous ne me reconnaissez pas ? dit-il.

— Non. On s’est déjà rencontrés ?

— Je ne pense pas.

— Alors, pourquoi je devrais vous reconnaître ?

Il sourit et montra du doigt le livre de Valérie. Elle ne comprit pas tout de suite.

— Qu’est-ce qu’il a mon livre ? Vous avez un rapport avec mon livre ? … non… ce n’est pas possible…

— Si, c’est moi, Pierre Masson.

— Non… je ne vous crois pas…

— Pourquoi ? Vous ne me reconnaissez pas, maintenant ?

— Non. Je n’ai dû vous voir qu’une seule fois à la télévision. C’était il y a longtemps. Et puis je ne suis pas très physionomiste.

— Eh bien, c’est moi !

— Quel hasard !

— Pas vraiment. Vous ne liriez pas mon livre, je ne vous aurais pas abordée. Vous en pensez quoi ?

— De quoi ?

— De mon livre.

— Vous voyez… j’étais complètement dedans quand vous êtes arrivé.

— Il est parfait alors ?

— Non… je ne dirais pas ça… ça me plaît beaucoup mais…

— Mais ?

— Mais rien.

— Si, si. Soyez honnête. Je ne rencontre que des gens qui cherchent à me flatter, rarement mes lecteurs. Alors, soyez honnête.

— Je trouve que votre livre manque parfois un peu de sincérité… il est un peu trop flamboyant… un peu trop écrit… C’est très très beau cette écriture… mais ça manque de sincérité… ce n’est pas une écriture qui va avec l’autobiographie…

— Flamboyant ?

— Lyrique plutôt… Je ne sais pas comment dire… Vous voyez, moi aussi j’ai une mère vieillissante, et je ne m’y retrouve pas. Il y a longtemps, j’ai lu « Des phrases courtes ma chérie », je ne me souviens plus de l’auteur. Pareil, un livre sur sa mère. Plus sobre et plus sincère.

— Une femme écrivain, Pierrette Fleutiaux.

— Oui, c’est ça. Il y a une autre femme que j’aime beaucoup, dans le genre autobiographique. Annie Ernaux. Elle aussi est très sincère.

— Que des livres de femmes.

— Oui… c’est peut-être un hasard… ou bien alors les femmes sont plus dans le vrai.

— Elles sont plus capables d’être sincères, vous croyez ?

— Oui… je crois… elles n’ont rien à prouver peut-être… juste montrer la réalité… c’est sûrement idiot ce que je dis.

— Mais non ! Je repenserai à notre petite conversation pour mon prochain livre. Mais j’aperçois mon épouse, je vais aller la rejoindre. Au revoir. Ce fut un plaisir.

— Pour moi aussi… au revoir…

 

Valérie espérait ne pas l’avoir vexé. Pendant longtemps, cette question la tracassa. Vraiment. Elle y pensa souvent. Elle se reprocha sa franchise. « On n’est pas obligé de dire tout ce qu’on pense … pourtant … il m’a demandé d’être honnête … je l’ai été … est-ce que j’ai eu tort ? »

 

Elle parla de cette rencontre à tout le monde. Evidemment, c’était une histoire tellement incroyable qu’il fallait bien la raconter. « Oui, un jour sur un banc … vous ne me croirez pas … ». Et puis après, elle repensait à ses remords.

 

Un an après, elle était dans la cuisine. Ses enfants étaient venus les voir. Ils regardaient la télévision avec leur père. Tout à coup, ils l’appelèrent :

— Viens voir ! Ton écrivain, Pierre Masson. Il va peut-être parler de toi.

Elle s’était essuyé les mains sur un torchon.

— Ne vous moquez pas.

Elle était arrivée devant l’écran. Et là, l’homme qui parlait n’était pas du tout celui du banc. Pourtant, en dessous de son visage, il y avait un bandeau où il était écrit : Pierre Masson. Pas de doute. Et l’autre alors ?