C’était il y a un certain temps.

 

Dans le village, il y avait une station service familiale. Tenue par un couple. Pierre et Yvette Jousse.

Quand on arrivait, par Saint-Mathieu, elle se trouvait là, juste après le panneau de l’entrée de la commune. C’était un lieu familier, qui semblait immuable.

Et puis les gens ont commencé à aller à la pompe au supermarché/

Un jour, la station n’a plus eu d’utilité et elle a fermé mais les Jousse ont continué à y habiter. Les pompes ont été enlevées. Il est resté l’auvent, les pots de fleurs, les fondations en béton.

Yvette Jousse a alors perdu la tête.

D’abord, seul son mari s’en est rendu compte. Le soir, elle sortait en chemise de nuit et en robe de chambre. Et elle allait faire semblant de servir les clients. Il devait la rejoindre et, calmement, la prendre par le bras et la ramener au lit. Seulement, des gens du village l’ont aperçue, eux aussi, et la nouvelle s’est répandue. Personne n’avait envie d’en rire. On l’aimait bien Yvette. Certains ont conseillé son mari. Il fallait la faire soigner, en parler à un médecin, comprendre ce qui se passait. Mais Pierre Jousse restait sourd à toute suggestion. Il avait peur. Il avait peur qu’on lui enlève sa femme. Il avait peur qu’elle soit internée. « Elle ne fait de mal à personne » disait-il. On a fini par s’y habituer. Quand on passait le soir, près de la station service, on voyait Yvette parler à des fantômes et faire les gestes qu’elle avait toujours faits avec une précision remarquable. En chemise de nuit et en robe de chambre qui flottaient au vent, elle ressemblait elle-même à une sorte de spectre. Un spectre qui ne faisait en effet de mal à personne. Un spectre presque poétique.

 Les Jousse ont fini par déménager. Pierre a pensé que l’éloignement serait bénéfique à sa femme. On ne les a jamais revus. La station service est toujours là, avec son auvent. Mais il n’y a plus de fleurs et le béton commence à se fissurer.